Le Cyclop, l'Œuvre Monumentale d'une vie - Jean Tinguely
Je vous conseille vivement de visiter le Cyclop de Jean Tinguely du samedi 2 mai au dimanche 1er novembre 2009, toutes les visites sont guidées. Pour des raisons de sécurité, les enfants de moins de 10 ans, même accompagnés, ne peuvent pas pénétrer à l'intérieur de la sculpture.
Une visite magique et fantastique qui vous transportera dans l'art contemporain!

1966-1976: Recherches, 1971: Début des travaux, 1994: Inauguration de l’œuvre.
10 ans de recherches.
23 ans de construction.
Jean Tinguely, artiste suisse du Nouveau Réalisme, né à Fribourg en 1925, mort à Berne en 1991.
« Je suis un artiste du mouvement ». Il développe un art basé sur le mouvement, le hasard, les vitesses relatives, les sonorités.
1955 : Jean Tinguely rencontre Niki de Saint Phalle, et naît une grande histoire d’amour et de partage. Elle lui transmet son goût pour l’art brut et sa passion pour le Palais Idéal du Facteur Cheval. Le Facteur Cheval a construit lui même son Palais Idéal, l’œuvre de sa vie, pendant environ 38 ans, en assemblant des pierres. Fasciné par ces œuvres poétiques et fantastiques, issues d’un rêve fou, Tinguely décida de se lancer à son tour dans la construction d’une œuvre gigantesque, hors normes, échappant aux circuits traditionnels de l’art contemporain. Il sortirait du cadre officiel pour créer une sculpture monumentale dans la clandestinité et la marginalité.
Une Sculpture-Architecture de 22 mètres de haut:
1966-1976: Tinguely réalisa des dessins et des maquettes dans le cadre de ses recherches.
« Un jour, je vais tout simplement utiliser les méthodes des ingénieurs … pour faire la sculpture. C’est une immense pièce dont je rêve et que je vais faire un jour. C’est une réponse valable à l’intégration des arts plastiques dans l’architecture. C’est une grande sculpture dans laquelle les gens circulent. Mais elle n’est pas utopique. Je veux réaliser ma maladie sur-le-champ ».
Il voulait créer un ensemble gigantesque, interactif, rassemblant des domaines artistiques variés. Il rêvait d’un lieu où jeu, fête foraine, cinéma, théâtre, concert, sculpture, peinture, architecture se mélangeraient, ébranlant les barrières qui séparent les différents modes d’expression. Plusieurs de ces grands projets ne virent jamais le jour, car ils ne furent pas acceptés ou soutenus. Tinguely construirait alors sa Tête, plus tard nommée le Cyclop, cachée dans les bois, autour de Milly la Forêt, à l’abri des regards indiscrets.
L’œuvre est fondée sur la mécanique du hasard, des machines imparfaites, improductives, qui s’agitent, produisent des sons, puis brusquement s’immobilisent sous l’effet d’une panne. La question suivante se pose : Qu’adviendrait-il de ses sculptures lorsqu’il ne serait plus là pour les réparer ? Il répond : « Je ne veux rien de définitif ». Le Cyclop est un défi au temps, malgré sa force et sa monumentalité, il n’en est pas moins fragile et vulnérable. Tinguely considère à ce moment là que « l’œuvre se délabrera toute seule. Quoi qu’on fasse, tout va disparaître, tout ce que nous voyons sur cette terre ».
Par sa monumentalité, le Cyclop est l’antithèse des sculptures éphémères ou autodestructives de Jean Tinguely, comme l’Hommage à New York ou Etude pour une fin du monde. En même temps, il synthétise toute son œuvre. Tel un musée idéal, reflétant la pensée et la sensibilité de l’artiste, mais aussi rassemble les grands courants artistiques de son temps et évoque les moments forts de l’histoire. Il témoigne et rend hommage. C’est un lieu de mémoire, but premier d’un Monument. Le choix iconographique d’une tête n’est pas neutre. L’idée est née à partir des grandes têtes monolithiques olmèques que Tinguely admirait pour leur simplicité et leur force. C’est une œuvre globale, totale, ludique, avec participation du visiteur.
Le choix du lieu : Milly-la-Forêt:
Le projet étant clairement défini, le couple cherche un lieu où le construire. Il fallait un terrain peu onéreux et isolé pour éviter les conflits avec les riverains et les administrations. Dans les bois de Milly la Forêt, ville d’Essonne, ils avaient repéré une petite clairière avec 4 magnifiques chênes centenaires. La forêt porteuse de légendes, favorisant l’imagination, serait un cadre idéal pour la construction de cette sculpture hors normes. Vivant dans le 91, le couple pouvait ainsi héberger les participants. Ils achetèrent cette parcelle à bas prix car le terrain était inconstructible. Quand Tinguely exposa son projet au maire, il donna son accord officieux et conseilla de ne demander aucune permission officielle car celle-ci serait automatiquement refusée, mais de commencer en douce et lui fermerait les yeux. Une fois le terrain acheté, ils décidèrent de le donner à leur ami Jean de Menil, et ainsi il pourrait travailler avec les autres artistes sur des bases d’égalité. Il voulait être autonome, financer lui même les travaux, sans aucune aide, pour s’exprimer en toute liberté sans subir de pression extérieure. Le Cyclop nécessita énormément de matériaux, notamment des tonnes de ferraille, et son prix est inestimable.

Le Cyclop est une aventure collective:
1971 : Début de la construction:
L’élaboration de cette œuvre est un long cheminement:
Tinguely dût faire des fondations pour ancrer la sculpture dans le sol meuble et sableux.
1971: Les plates formes des 2 premiers étages étaient construites.
1973: La Chambre Renversée de Daniel Spoerri fût installée, ainsi que son Restaurant. Une première Jauge en bois de Jean Pierre Raynaud, fût placée, il la remplacera ensuite par la Jauge en métal émaillé que l’on peut voir aujourd’hui. La Tour Imhof au premier étage fût également construite, c’est un enchevêtrement de ferraille, elle est destinée à abriter les oiseaux nocturnes. Le Tellflipper de Bernhard Luginbühl, jeu pour adulte, fût installé. Toujours la même année, Seppi Imhof a soudé au troisième étage le Méta-Merzbau.
Tinguely avait le goût du partage et du travail collectif, il dirigeait sa joyeuse équipe de « zig et de puce », comme il aimait la nommer. Il aimait les autres artistes, leurs œuvres et les encourageait à poursuivre leur production. Une quinzaine d’artistes ont travaillé sur le Cyclop. La relation entre Tinguely et Niki de Saint Phalle était fusionnelle, cependant ils ont chacun leur sensibilité et leur matériaux de prédilection. L’opposition entre la ferraille, noire, lourde, massive du Cyclop, et la légèreté, l’immatérialité des miroirs qui recouvrent la face provoque une tension dynamique. Leurs travaux se complètent. Bernhard Luginbühl travaille le fer, Rico Weber s’occupe de la construction, et Seppi Imhof est le soudeur. Ensuite les autres artistes déposèrent leurs œuvres. Niki de Saint Phalle a dit : « L’effort physique et moral était colossal », cette citation montre la monumentalité de cette œuvre à travers l’engagement des hommes, qui se sont donnés corps et âmes.
1974: Jean Tinguely réalisa l’Hommage à Yves Klein, bassin situé sur le toit, ayant pour but de refléter le bleu du ciel, en référence au bleu Klein. Bernhard Luginbühl installa la grande Porte d’entrée.

1975: La hauteur de la sculpture atteignait la cime des arbres, hauteur que Jean ne voulait pas dépasser pour ne pas être vu des villages alentour et rester bien caché dans la forêt loin de la civilisation. Le circuit dans lequel dégringolaient les boules fût bientôt structuré et la lourde Oreille de Bernhard Luginbühl accrochée. Les rails en porte à faux étaient fixés et attendaient l’arrivée du Wagon, qui prendra ensuite sa place, élevé par une grue pneumatique. C’est l’unique fois où ils utilisèrent une grue. Le reste du temps, les artistes travaillaient seuls, escaladaient la structure, transportaient les matériaux à des hauteurs vertigineuses à l’aide de palans, d ‘échafaudages, de poulies. La réalisation en tant que telle est monumentale.

1977: La Broyeuse de Chocolat, qui est l’Hommage à Marcel Duchamp fût installée.
1980: Tinguely réalisa la Méta-Harmonie. Ensuite, ils décidèrent de donner au Cyclop son visage, sur l’armature en métal, ils projetèrent du béton, et le Cyclop prît ainsi sa forme définitive, mais le béton resta à l’état brut pendant plus de 10 ans.
Ensuite, il fallut combattre les pénétrateurs:
Au début des années 80: 10 ans après le démarrage, le vandalisme vint troubler l’avancement des travaux. Cachée dans les bois, laissée sans surveillance, l’œuvre constituait une cible facile à atteindre. Une lutte engagée s’engagea entre les bâtisseurs et les destructeurs. Au lieu de faire avancer la tête il fallait sans cesse faire du rafistolage. Tinguely inventa des Pièges, en fabricant des fausses portes, des escaliers qui ne mènent nulle part. L’adversaire triompha, entraînant une période de découragement durant laquelle le chantier n’évolua pas. Tinguely avait décidé d’abandonner le Cyclop à la nature. Il l’imaginait déjà tel un amas de ferraille rouillée recouvert de végétation luxuriante.
Il fallait donc sauver le Cyclop: Tinguely imagina une nouvelle solution : déplacer la Tête ! Il eu l’idée de transporter cette sculpture monumentale dans le parc de Saint Cloud. La seule construction qu’il avait voulu stable, encrée dans le sol, deviendrait mobile. Il constitua un dossier intitulé :
Petite documentation de démontage – transport et reconstruction de Jean Tinguely, daté du 27 septembre 1985. Ce dossier avait été transmis au Ministère de la Culture et il avait même réussi à faire venir sur le site le Président de la République, François Mitterrand. Le transfert au parc de Saint Cloud, sous réserve de faisabilité administrative et technique avait été décidé, le coût du transport serait de l’ordre de 17 Millions de Francs. Cependant, considérant l’hostilité des riverains et le coût du transfert, le Ministre de la Culture, Jack Lang, différa le déplacement du Cyclop. Après réflexion, il fût convenu qu’il resterait à Milly la Forêt, mais l’Etat avait pris conscience de la nécessité de protéger cette œuvre unique.
A ce moment là, Tinguely passa 3 semaines dans le coma, à la suite de plusieurs crises cardiaques.

En avril 1987: Tinguely déclara à Philippe de Villiers, Secrétaire d’Etat auprès du Ministre de la Culture et de la Communication : « Je vous donne le Cyclop », il répondit : « La France l’accepte, elle se charge de sa protection et de sa conservation ». Dès lors, le Ministère de la Culture finançait les travaux d’installation de l’électricité, de l’eau courante, des clôtures. Il prévoyait la création d’une association ayant pour but d’assurer l’entretien de la sculpture et la promotion du lieu.
Enfin, l’achèvement:
1987: Les travaux reprirent. Niki de Saint Phalle commença la Face aux Miroirs, aidée par Pierre Marie Lejeune, Philippe Bouveret, sa femme Dorothée, ainsi que Yann Bouveret. Cette mosaïque de miroir reflète la forêt et dématérialise l’œuvre.
Tinguely disait : « La Tête, qui à l’origine était destinée à avoir une existence sauvage, non identifiable, pas du tout officielle, un truc que l’on rencontre dans la forêt, ignoré des médias, avec beaucoup de mauvaises herbes dessus, c’est devenu la France glorieuse, avec des miroirs très chics, bien peinte, bien entretenue, avec des toilettes pour mecs et nanas, climatisation, chauffage, système d’alarme, gardiennage… »
1990: Niki de Saint Phalle installa à l’intérieur du tuyau de soufflerie échappé de Beaubourg, une tête de mort, qu’elle nomma Incitation au Suicide.
1991: Eva Aeppli, installa son Wagon, dans lequel elle plaça 15 sculptures en soie blanche et velours marron, cette œuvre s’intitule Hommage aux déportés.

30 août 1991: Suite à une hémorragie cérébrale, Tinguely disparaît.
Niki se chargea alors de terminer la sculpture en respectant au mieux les idées de son compagnon. Les contributions de chaque artiste prirent peu à peu leur place à l’intérieur de la Tête.
1992 : Niki de Saint Phalle construit sa Colonne recouverte de mosaïque de céramique et de miroir, dressée tel un totem protecteur.
1994: Jesùs Rafael Soto, construisit son Pénétrable Sonore, constitué de tubes d’acier suspendus, à travers lequel le visiteur est invité à pénétrer, plongé alors dans un concert métallique. Giovanni Battista Podestà intègre des vitrines dans les parois de l’escalier qui conduit au troisième palier, comportant 7 sculptures, dont Le Bien et Le Mal, cette œuvre s’intitule Piccolo Museo. Rico Weber, lui, installe 12 moulages en plâtre de son propre corps, intitulés Gisants. Il réalise également un Tableau électrique, inscrivant sous chaque interrupteur le nom d’un participant. Philippe Bouveret réalise un Théâtre au troisième palier, c’est une scène animée avec un marteau en bois mû par un moteur, une dame-jeanne en verre et un balancier en aluminium. Au fond, il y a une œuvre de Pierre Joly, réalisé à partir de journaux cousus, peints en noir. César, lui, a réalisé l’une de ses Compressions, en récupérant les restes de ferraille du chantier du Cyclop. Arman, a également récupéré des gants de travail usagés, pour réaliser Accumulation de Gants. Et enfin, Pierre Marie Lejeune a placé sur le terrain un ancien camion de pompiers, qui porte le nom de sa fonction : Billetterie.
1994: Le Cyclop fût inauguré par François Mitterrand et par Jacques Toubon, Ministre de la Culture. Niki décida que le Cyclop était achevé et qu’aucune œuvre ne pourrait désormais être ajoutée.
Aude